Ce que le prix à la pompe ne dit pas

Mise à jour du 25 septembre 2026 – après l’entretien d’Emmanuel Macron sur TF1 et France 2

En avril dernier, j’écrivais - dans la partie en allemand de mon site Internet - que la hausse des prix de l’énergie n’était pas seulement une charge. Un prix plus élevé est aussi un signal : il incite à économiser, à éviter certains déplacements, à chercher des alternatives et, à plus long terme, à réduire notre dépendance.

Ma conclusion était simple : le problème n’est pas seulement le prix, mais la manière dont nous y réagissons.

L’entretien accordé par Emmanuel Macron le 24 septembre à TF1 et France 2 fournit aujourd’hui une bonne occasion de reprendre cette question. Une part importante de l’émission a porté sur la forte hausse du prix des carburants. C’est compréhensible : elle est immédiatement visible sur chaque panneau de station-service.

Mais ce panneau ne montre qu’une partie de la réalité.

Tous les Français ne sont pas des automobilistes

En France, 81,2 % des ménages possèdent au moins une voiture. Cela signifie aussi que près d’un ménage sur cinq n’en possède aucune. Dans les zones urbaines denses, la possession d’une voiture est beaucoup moins fréquente que dans les zones rurales.

Source : INSEE.

Même parmi ceux qui possèdent une voiture, une hausse de 20 % du carburant n’a évidemment pas la même signification pour tout le monde.

Pour un ménage aisé qui utilise un véhicule puissant essentiellement pour son confort personnel, quelques centaines d’euros supplémentaires par an sont désagréables, mais généralement supportables.

Pour une aide-soignante habitant à trente kilomètres de son lieu de travail, pour un artisan, pour une infirmière libérale ou pour un salarié vivant dans une zone rurale sans transport public utilisable, la situation est différente. Pour eux, une partie des kilomètres parcourus n’est pas véritablement facultative.

C’est précisément pour cette raison que la France dispose déjà de mécanismes liés aux frais professionnels et qu’elle vient d’élargir son aide aux « grands rouleurs ». Le gouvernement prévoit désormais jusqu’à 5,5 millions de bénéficiaires parmi les travailleurs à faibles revenus effectuant beaucoup de kilomètres, avec une attention particulière aux professions de soins et aux zones rurales.

Source : Reuters, 22 septembre 2026.

La question devient alors : pourquoi subventionner chaque litre consommé, quelle que soit la raison du déplacement, alors que l’on peut aider directement ceux qui dépendent réellement de leur voiture ?

Une adaptation du barème kilométrique, une déduction fiscale temporairement augmentée ou, pour les revenus trop faibles pour en bénéficier, un crédit d’impôt remboursable permettraient de cibler beaucoup plus précisément la charge supplémentaire.

Cela coûterait vraisemblablement moins cher qu’une baisse générale du prix du carburant et éviterait de subventionner également les kilomètres de loisir de ceux qui n’ont nul besoin d’aide.

Mais il n’y a pas que les voitures

La concentration du débat sur la station-service masque une autre population.

En France, environ 2,6 millions de résidences principales sont encore chauffées au fioul. Elles se trouvent particulièrement souvent dans des zones rurales, dans des maisons anciennes, grandes et mal isolées. Leurs habitants sont en moyenne plus âgés que le reste de la population et près d’un ménage chauffé au fioul sur deux se trouve en situation de vulnérabilité énergétique.

Source : INSEE.

Or le prix du fioul domestique atteint actuellement environ 1,94 euro par litre, soit près de 74 % de plus qu’un an auparavant.

Source : Commission européenne – Weekly Oil Bulletin.

Un ménage qui commande 2 000 litres doit donc aujourd’hui débourser environ 1 600 euros de plus qu’il y a un an.

Et précisément ce ménage – souvent âgé, rural et vivant dans une maison difficile à rénover rapidement – ne profite pratiquement pas d’une réduction du prix à la pompe s’il roule peu ou plus du tout.

Le chèque énergie français peut certes être utilisé pour le fioul, mais il représente en 2026 entre 48 et 277 euros, avec une moyenne d’environ 150 euros. C’est utile, mais sans commune mesure avec une augmentation de plus de mille euros pour le remplissage annuel d’une cuve.

Source : Ministère de l’Économie et des Finances.

La question sociale ne devrait donc pas être : comment soulager les automobilistes ?

Elle devrait être : quels ménages subissent des dépenses énergétiques incompressibles qu’ils ne peuvent raisonnablement éviter ?

Ce n’est pas la même chose.

Et l’Ukraine ?

Une autre question de l’entretien mérite attention.

Après avoir parlé de la menace russe et des actions hybrides contre l’Europe, les journalistes ont demandé si les attaques ukrainiennes contre les raffineries russes ne contribuaient pas à faire monter les prix du carburant en France.

Emmanuel Macron a répondu qu’elles avaient effectivement un impact, mais il a immédiatement ajouté que la cause première de la hausse actuelle était la situation autour du détroit d’Ormuz.

C’est une distinction essentielle.

Les attaques contre les raffineries russes peuvent réduire l’offre mondiale de produits raffinés et donc avoir un effet sur les prix internationaux. Mais, dans la situation actuelle, leur poids doit être replacé dans son contexte.

La Russie elle-même a fortement limité ses exportations normales de diesel afin de protéger son marché intérieur. Certaines livraisons continuent dans le cadre d’accords intergouvernementaux, notamment vers plusieurs pays d’Asie centrale, mais les exportations ordinaires sont fortement réduites.

Source : Reuters, 21 septembre 2026.

Et surtout : la France n’importe plus directement de produits pétroliers raffinés russes depuis 2023.

En 2024, le gazole routier importé en France provenait à 39 % d’Europe, à 33 % du Moyen-Orient, à 12 % des États-Unis et à 9 % d’Inde. La Russie, qui était encore un fournisseur important en 2022, avait disparu de ces importations directes.

Source : Bilan énergétique de la France.

Cela ne signifie pas qu’une raffinerie russe détruite n’a aucun effet sur le marché mondial. Les marchés de l’énergie sont interconnectés.

Mais poser la question uniquement sous la forme : l’Ukraine ne devrait-elle pas cesser de frapper les raffineries russes afin que le carburant coûte moins cher aux Français ? réduit un problème stratégique complexe à quelques centimes à la pompe.

D’autant plus que l’Union européenne poursuit elle-même l’objectif de sortir de sa dépendance énergétique envers la Russie. L’abandon progressif des importations russes est engagé, avec pour objectif la disparition des dernières importations de pétrole russe au plus tard fin 2027.

Source : Conseil de l’Union européenne.

Il serait donc étrange que la préservation de la capacité russe à fournir des produits pétroliers au marché mondial devienne simultanément un argument central de la politique européenne envers l’Ukraine.

Le panneau de la station-service n’est pas une politique sociale

La hausse actuelle des prix est réelle. Elle crée de véritables difficultés.

Mais une hausse identique du prix ne signifie pas une charge sociale identique.

Le conducteur fortuné d’un véhicule lourd, l’infirmière qui parcourt chaque jour cinquante kilomètres, le retraité sans voiture qui doit remplir sa cuve de fioul et le citadin qui n’a jamais possédé de voiture vivent quatre situations complètement différentes.

Les traiter tous par une baisse générale du prix du carburant revient à utiliser un instrument très coûteux et très imprécis.

Une politique plus rationnelle commencerait donc par identifier les dépenses énergétiques réellement contraintes : déplacements professionnels indispensables, absence d’alternative en zone rurale, chauffage nécessaire de logements anciens, certaines activités économiques particulièrement dépendantes du carburant.

Puis elle compenserait temporairement ces charges-là.

Le reste du signal-prix pourrait continuer à jouer son rôle : encourager les économies d’énergie, réduire les déplacements évitables et accélérer les adaptations qui diminuent notre dépendance.

C’était déjà la question posée en avril.

Aujourd’hui elle peut être formulée plus précisément :

Voulons-nous rendre l’énergie artificiellement moins chère pour tous – ou aider ceux qui souffrent réellement de son renchérissement ?